Au détour d’un page de l’Express du 26 février je suis tombée en arrêt devant une photo.
Avant même d’avoir eu le temps d’en lire la légende, l’image m’a sauté à la figure avec la force d’une grenade dégoupillée.
Dans un ordre parfait, tels ces soldats d’argile du tombeau d’un lointain empereur chinois, ce sont ici des dizaines de silhouettes qui sont accroupies à même le sol, le corps totalement emmailloté dans une sorte de linceul en feuille d’aluminium qui contraste avec leurs visages noirs légèrement penchés en avant et sur le côté.
Il y a dans cette posture une sorte de soumission déchirante. Comme si on avait demandé à des fous en camisole de force de s’asseoir tous ensemble, en rang d’oignons et de regarder le sol devant eux.
Ce sont des femmes, j’en suis sûre. Des femmes voilées sans aucun doute. Mais pourquoi ces visages noirs ?
« L’Orient lève le voile », l’article est signé Annick Colonna-Césari. La journaliste commente deux expositions qui se déroulent l’une à Londres et l’autre à Paris, présentant des « artistes du Moyen Orient » (en fait ils sont aussi d’ailleurs) dont les œuvres « frappent par leur audace et leur impertinence ».
Kader Attia, c’est le nom de l’artiste qui a réalisé l’ « installation » qui a capté mon attention. « Installation », en effet, car il s’agit d’une suite de personnages qu’il a fallu installer dans une salle de la galerie où se tient l’exposition. Intitulée Fantôme, cette œuvre, écrit la journaliste, est l’ « une des pièces les plus percutantes » présentée à Londres dans la Saatchi Gallery : « des dizaines de musulmanes en prière sont agenouillées, indifférenciées, méconnaissables, toutes vêtues du même « costume » de feuilles d’aluminium (un matériau domestique). A les regarder de plus prés, elles n’ont pas d’existence : le vide leur tient lieu de visage » !
Comment avons-nous pu passer à côté de cette artiste dont on nous dit qu’elle est – mais non, je lis mal, c’est un homme, c’est mon inconscient qui a fourché…- il est d’origine algérienne, né à Dugny, en Seine Saint-Denis, il n’a jamais quitté la France. « Il a 39 ans, est un habitué des manifestations internationales. Souvent ses installations qui questionnent le quotidien, suscitent la polémique ».
Mais il y a aussi Shadi Ghadirian, une artiste iranienne de 35 ans qui présente la condition des femmes sous le titre « Like Everyday ». Cette fois-ci je ne me trompe pas c’est bien une femme. En quelques photos elle résume la condition des femmes iraniennes, buste et tête enveloppés dans une burka qui change seulement de couleur, le visage, supposé être encore visible, est en fait remplacé par un fer à repasser, un gant de cuisine en caoutchouc jaune, une poêle à frire…
Autre artiste mis en exergue dans cet article de l’Express : Ahamd Morshedloo. Celui-ci dépeint une scène de la vie quotidienne. Trois silhouettes d’hommes et trois silhouettes de femmes occupent l’espace, ensemble mais séparées, les regards vides qui ne se croisent pas, une immense impression de mort se dégage de cette œuvre. Avec, « au premier plan, note la journaliste, une chaine symbole de l’oppression ». Image saisissante d’un pays chaud où, sous un soleil de plomb qui écrase les corps épuisés, les hommes peuvent arborer des tenues décontractées – torse nu ou pyjamas légers y compris dans l’espace public - alors que les femmes sont en tchador noir, un bout de visage à peine visible, des plis amers déformant leur bouche.
Ahamd Morshedloo qui a 36 ans vit à Téhéran.
Il y a aussi Ramin Haerizadeh, né en 1975 à Téhéran qui « se moque des religieux barbus qui oppriment les femmes ». Ou encore Shririn Fakhim, autre artiste iranienne, née en 1973 « qui s’attaque à un sujet méconnu et tabou à la fois En effet, selon une enquête, 100.000 prostituées officieraient quotidiennement à Téhéran. Surprenant dans une république islamique qui porte si haut la « vertu » et la « morale » ».
Qu’il y ait en même temps deux galeristes de réputation internationale, l’un à Londres : Charles Saatchi, l’autre à Paris : Thaddaeus Ropac, qui pratiquement en même temps, présentent de telles œuvres est un signe qu’il ne faut pas négliger. Des foires de l’art se font jour au Moyen Orient. Le marché se réveille, des galeries d’art s’ouvrent un peu partout dans las pays du Golfe, « l’esquisse d’un nouveau marché ? » s’interroge Annick Colonna-Césari.
La vérité va-telle sortir de l’imaginaire des artistes ? Le marketing des œuvres d’art va-t-il réussir là où le discours politique peine à trouver les mots pour dire l’évidence ?
L’évidence c’est que la ségrégation entre les hommes et les femmes conduit à la mort lente d’une société. Et que les artistes ne peuvent pas ne pas le ressentir.
Il faut espérer que l’argent n’achètera pas un jour leurs consciences.
Annie Sugier
Pour en savoir plus :
L’Express du 26 février 2009 pages 94 à 96
Voir les expositions :
Unveiled, New Art from the Middle East, Saatchi Gallery, Londres. Jusqu’au 6 mai.
17 Artists from Iran, galerie Thaddaeus Ropac, Paris IIIème jusqu’au 27 mars.